#Diasporas #Mediterranee #Afrique
Denys Bédarride
19 novembre 2020 Dernière mise à jour le Jeudi 19 Novembre 2020 à 15:30

Le Forum des Diasporas Africaines qui s’est déroulé le 7 novembre, connecte les acteurs économiques et sociaux des deux continents, européen et africain, afin de jouer un rôle dans l’appui aux projets de co-développement à fort impact social et dans le renforcement des partenariats business et des réseaux de production et de diffusion. Il représente le plus important évènement dédié au partage d’expériences entre membres des diasporas et décideurs économiques et politiques. Jean-Louis Guigou, le président fondateur de IPEMED en a fait la conclusion en 3 réflexions.

1) La mobilisation de la société civile et le rôle enfin reconnu de la Méditerranée.
Les diasporas représentent une force pour rapprocher les deux continents. Dans les relations Europe-Afrique, faire intervenir la société civile, au-delà des relations privilégiées entre l’État et administrations, constitue une valeur ajoutée. La Chine ne peut pas et ne sait pas faire intervenir la société civile de cette façon-là : elle fait intervenir ses entreprises, mais le pilotage politique n’est jamais loin. Les diasporas, elles, sont des acteurs indispensables à un partenariat international qui se fait de plus en plus depuis la base (bottom-up).

Enfin, le découpage géographique incluant la Méditerranée reste le bon choix. Les Franco-Maghrébins étaient en grand nombre. Nous n’étions plus enfermés dans France-Afrique. Le continent africain retrouvait son unité, associant dans les problématiques l’Afrique du Nord et subsaharienne. La Méditerranée de Fernand Braudel, Levant compris, retrouve du sens. Elle est le pivot entre l’Afrique et l’Europe.

2) En trois ans, le narratif a bien évolué, mais le combat est loin d’être gagné, voilà pourquoi il faut davantage se rassembler.

Le narratif des Européens sur l’Afrique a progressé sur de nombreux points. Tout d’abord la « Région Verticale Afrique-Méditerranée-Europe » se confirme comme une vision d’avenir et une réalité en construction. L’ancien Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin l’a rappelé : « Nous sommes bien dans la logique de la verticale… et du quartier d’orange Afrique-Méditerranée-Europe ».
De plus, le « travailler pour l’Afrique » (démarche paternaliste) a été remplacé par le « travailler avec l’Afrique ». Telle est l’orientation donnée par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et reprise par la DG DEVCO (Direction générale du Développement et de la Coopération de la Commission Européenne).
Investir en Afrique et participer à l’industrialisation du continent africain est la priorité des priorités, rappelée par Rémy Rioux (DG AFD).
Enfin, la coproduction entre les PME françaises, européennes et africaines est désormais un objectif rappelé par Mathias Fekl, vice-Président de la CGPME.
Le narratif des Africains, notamment celui des leaders, a lui aussi beaucoup évolué. Que ce soient des Présidents, comme Nana Akufo-Ado (Ghana), Paul Kagamé (Rwanda), Uhuru Kenyata (Kenya), Macky Sall (Sénégal)… ou les intellectuels progressistes des « Ateliers de la pensée » de Saint-Louis du Sénégal, tous estiment que les aides publiques au développement entretiennent la dépendance ou la corruption ; tous encouragent les peuples africains à devenir responsables, à s’autonomiser, à devenir confiants dans leur valeur et leurs compétences. Ces élites africaines prônent la rupture avec l’ordre post-colonial pour vite construire de nouvelles relations équilibrées, et un modèle de codéveloppement entre l’Europe et l’Afrique. Européens et africains soulignent le rôle central des diasporas dans cette démarche.
– Le comportement des diasporas africaines a évolué. Fini le temps de la compassion et des revendications ressassées ; le moment est venu pour elles de positiver, d’exprimer des ambitions, de monter des projets avec un pied au Nord et un pied au Sud. Les diasporas africaines qui se sont approprié ce forum sont fières, connectées, informatisées, ambitieuses pour la France et pour l’Afrique, désireuses de se positionner comme des relais stratégiques.
– Mais le combat est loin d’être gagné. La Covid 19 fait des ravages sanitaires mais aussi culturels et politiques. Cette pandémie nous plonge dans un débat meurtrier : la fermeture contre l’ouverture. La Covid 19 amplifie les tendances au repli sur soi (America first, Brexit, « produire français »), au retour des frontières, au protectionnisme, à la priorité sécuritaire, à l’isolement, à l’individualisme et au nationalisme. À l’opposé, les diasporas africaines mais aussi IPEMED, la Fondation La Verticale Africa-Med-Europa, de nombreuses associations et cercles de réflexion («think tanks »), sont pour l’ouverture, l’innovation, la régionalisation régulée plutôt qu’une globalisation sauvage, l’échange et la coproduction. Après les élections «extra- ordinaires » aux États-Unis, où les tenants de la fermeture (Trump) se sont si violemment opposés aux tenants de l’ouverture (JoBiden et les États côtiers), n’allons-nous pas revoir refleurir en France et en Europe le slogan des années 1960 « La Corrèze avant le Zambèze » ? Ou le non moins fameux : « Occupez-vous des Français avant de vous occuper des Africains » ? Le risque est bien réel.
– Pour gagner ce combat de l’ouverture, il faut se rassembler. Le combat va être violent entre ouverture et fermeture, entre court et long terme et. Pour que le vœu du Président de la République Emmanuel Macron, exprimé le 27 août 2017 devant les ambassadeurs, devienne une réalité («Nous devons arrimer ensemble, enfin, les continents, européen et africain, à travers la Méditerranée. Le Maghreb restera pour cela une priorité centrale pour la France (…) la stratégie que je vais mettre en œuvre consiste à créer un axe intégré entre l’Afrique, la Méditerranée, l’Europe ») il faut que les forces d’ouverture sur la Méditerranée et l’Afrique coopèrent : le CPA (Conseil présidentiel pour l’Afrique), l’UpM (Union pour la Méditerranée), les organisateurs du sommet des Deux Rives, ceux du Sommet Afrique-France, ceux du Sommet UE-UA, l’AFD (Agence française de développement), la Verticale AME Afric-Med-Europa), etc., n’ont d’autre choix que de resserrer leurs liens.

3) Le narratif a progressé, mais il reste à créer des outils pour passer des idées à l’action.Le narratif a certes progressé. Mais les outils restent trop traditionnels : rôle privilégié des administrations, faiblesse du rôle des entreprises, prédominance des relations commerciales sur l’investissement productif, et en matière commerciale prédominance du modèle du libre-échange, aides conditionnelles, approche administrative des migrations, dispersion des financements… De gros efforts doivent donc être entrepris pour imaginer et créer de nouveaux outils :
– Nous devons saluer les efforts tenaces du Club Efficience qui, depuis de nombreuses années, essaie de créer une institution financière assurant le transfert des remises des migrants. Mais il faudrait aller au-delà et créer une institution financière associant à parité l’Europe et l’Afrique (BEI, BAD, etc.) pour garantir les investissements directs étrangers et assurer la mobilité des capitaux.
– Nous devons encourager l’idée, qui a germé lors de ce forum, pour créer une plateforme permanente d’échange entre, d’une part, les porteurs de projets et d’expérience, et d’autre part, les associations d’aide au conseil.Il y a deux ans, je vous avais proposé un regroupement des associations de diasporas sous la dénomination de « Diasporas sans frontière » : cette structure faîtière serait susceptible de recueillir des fonds, notamment de la Commission européenne. Cette dénomination a fait l’objet d’une marque déposée ; si vous le souhaitez, et avec grand plaisir, je vous la confierai.D’autres outils sont à imaginer et les diasporas africaines, de plus en plus professionnelles, doivent aider à les co-construire :
– Comment passer d’une approche administrative des migrations, à une approche économique des mobilités professionnelles temporaires ?
– Entre Europe et Afrique, comment créer un Erasmus pour les étudiants, comment faciliter les mobilités professionnelles pour les PME ? Un Erasmus des PME pour l’apprentissage et la formation professionnelle ?
– Comment construire un statut juridique d’entreprise engagée dans une coproduction Europe-Afrique, qui permette de supprimer la dualité préjudiciable aux pays africains entre le statut « off-shore » dérogatoire et les statuts « on-shore », prisonniers des tracasseries administratives locales ?
– Comment faciliter la création de chaînes de valeur régionales, incluant des entreprises françaises, européennes et africaines ?
– Comment assurer des prêts rapides, comme savent le faire les Chinois ?
– Comment construire ensemble des Zones Économiques Spéciales et Sécurisées (ZESS) comme le proposent, là encore, les Chinois avec efficacité ?La fondation la Verticale Africa-Med-Europa, qui se situe dans la lignée d’IPEMED et dont le Président d’honneur est Jean-Claude Juncker, a pour mission de créer de nouveaux outils :
– Des groupes de travail internationaux thématiques (Verticale de l’Eau, Verticale de la formation professionnelle, Verticale de la santé, Verticale de la création de PME, etc.) associant des industriels et des chercheurs ;
– Des séminaires de formation et d’échange d’expériences rassemblant les décideurs à fort potentiel, africains, méditerranéens et européens, venus du public, du privé et du secteur collectif.

En conclusion, je terminerai par cette belle phrase de Jean-Pierre Raffarin, rappelée par Patrice Anato, Président de ce IIIe FDDA, député de la Seine-Saint-Denis et lui-même issu de la diaspora : « Il n’y a pas d’Europe heureuse sans une Afrique heureuse ». Il revient aux diasporas africaines de contribuer à faire naître un désir d’Afrique en Europe et un désir d’Europe en Afrique en suivant les recommandations des jeunes Algériens du mouvement Hirak : « On ne peut par rattraper pas le temps perdu, mais on peut arrêter de perdre du temps. »

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